LA TOTALNITÉ

Essai sur la négation de la mère

 

 

 

  1. LA TOTALNITÉ PLACENTAIRE
  2. LA CAVITÉ PHILOSOPHIQUE
  3. LA NÉGATION DE L’AUTRE
  4. LA COMMUTATIVITÉ PERVERSE
  5. LA PULSION TOTALITAIRE
  6. LA RÉVISION MATRICIELLE

 

 

 

 

NB. Les concepts en italiques relèvent de La pensée corps (Éditions des Femmes) et ceux en capitales des livres postérieurs.

 

 

1. LA TOTALNITÉ PLACENTAIRE

 

Penser la fusion, c’est penser le cordon ombilical et le placenta, dénommé autrefois arrière faix, d’un nom qui s’est malencontreusement perdu avec et comme celui de la parturition, car ils permettaient tous les deux d’en comprendre l’importance et le poids, et de garder trace de la trace dans la mémoire.

 

C’est a priori et jusqu’à plus ample connaissance d’une médecine et d’une philosophie enfin réconciliées, l’univers d’avant le manque et/ou le désir. Une notion telle que la frustration n’y est pas pertinente, parce que le besoin lui-même et a fortiori sa mise en forme distancé de désir, n’a pas encore eu la possibilité de se faire jour.

 

Et pour cause… C’est encore la nuit matricielle, le temps d’avant la création du monde, fût ce un monde local. Et il l’est, puisque c’est celui de chaque existence individuelle.

 

Si la vie du nourrisson est primaire, principale, primordiale, celle du fœtus échappe encore pour le moment à la langue, la rejetant dans ce qu’on appelle, faute de mieux, faute de littérature surtout, l’innommable.

 

Ce qui relie la mère et l’enfant, bien que complexe et multiple, est un lien unique qui les rattache physiquement l’un à l’autre et ne laisse aucun espace, aucun vide, aucune cavité dans laquelle quelque chose de l’ordre du besoin et/ou du désir pourrait prendre place.

 

Un lien unique, au sens d’unicité.

 

L’univers matriciel fonctionne sans vide ni espace, comme une totalité fermée, même si cette fermeture peut à tout moment cesser, soit à terme par la parturition, pour continuer la métamorphose engagée lors de la conception, soit lors d’une fausse couche qui porte si bien son nom, laissant ainsi trace de l’inaccomplissement de la fonction.

 

Ou ne laissant pas même de trace.

 

Pour l’homme masculin, et cette formulation n’est pas un pléonasme, car si l’humanité est universelle en tant qu’espèce, tant sur le plan physiologique que philosophique, il y a deux sexes, chacun donnant réalité à l’autre, car il y en a deux ou pas du tout.

 

Pour l’homme masculin donc – est-on obligé de préciser - car la coutume a fait couvrir du nom d’homme les deux sexes, dans une pratique étrange, car à y réfléchir, s’il fallait attribuer à l’un des deux sexes la lourde charge de représenter les deux, ce fardeau reviendrait plutôt au sexe féminin, car la mère est capable d’en enfanter les deux, portant dans son ventre aussi bien des corps masculins que féminins.

 

On répondra avec justesse et justice que c’est l’homme qui par ses gamètes détermine le sexe de l’enfant et qu’on pourrait donc tout aussi bien le faire bénéficier du même raisonnement. Soit.

 

Ce serait faire bon marché du fait que la femme seule peut allaiter naturellement l’enfant, et que socialement, c’est encore elle qui s’en occupe principalement.

 

Pour l’homme masculin donc, la perte de cette fusion lors de la parturition, est une perte irrémédiable, non seulement parce qu’en dépit des fantasmes, elle est irréversible, mais parce qu’elle divise le temps entre un avant la fusion et un après.

 

Cette banalité ne l’est pas autant qu’il paraît, car ce n’est pas le cas pour la femme, qu’on peut en poursuivant la même terminologie logique, appeler l’homme féminin.

 

Ce terme s’inventant pour prendre en compte à la fois son caractère d’humanité universelle et aussi sa différence sexuelle, sans la laisser abolir à la faveur défaveur de la domination masculine, solidement ancrée dans ce qu’on persiste à appeler la civilisation, reléguant ainsi la question des femmes aux oubliettes de la philosophie et du reste qui en découle : Economie, société, violence.

 

Sans parler du ou de la politique.

 

Pour la femme, la perte de la fusion due à la parturition, n’est pas aussi radicale, et encore moins irrémédiable, car lorsqu’elle devient mère à son tour, ce qui sans être une obligation est tout de même une habitude, elle retrouve même dans une autre posture, au moins lors de sa gravidité, la situation fusionnelle, sa gravité et sa gravitation.

 

Et qu’advient-il alors lorsqu’elle a gesté et enfanté une fille qui à son tour pourra reproduire le lien ombilical, la fusion devenant ainsi aussi bien un futur qu’un passé, la différence sexuelle de l’enfant féminin n’assurant même pas la distanciation minimum qu’aurait permis un enfant masculin ?

 

Et encore ce n’est pas sûr, car l’enfantement d’un enfant masculin par un corps féminin peut tout aussi bien produire un effet de complémentarité, qui lui aussi, mais par un autre processus, pousserait à s’enfermer dans la fusion.

 

Car la fusion peut se faire par l’identification, la similarité, la mêmeté, comme elle peut se faire par la complémentarité. D’où la nécessité d’inventer cette notion, le mot mêmeté pour dire le recouvrement parfait.

 

Faut-il alors admettre, qu’en dépit de ces réflexions, la coupure entre un avant et un après irréversible de la fusion, n’est pas pour l’univers mental de l’homme féminin, c’est à dire finalement la femme, un ordonnancement pertinent ? Au moins philosophiquement parlant, même si les dites femmes sont dans la réalité sociale dans l’obligation de se soumettre à cet ordre quitte à en tomber malades, ce qu’elles ne manquent pas de faire, sous des formes diverses.

 

Cet ordre mental n’est pas pertinent, non seulement pour les mères de filles en raison du risque fusionnel induit par la similarité, mais également pour les mères de garçons, la fusion menaçant alors par la complémentarité, tout aussi redoutable - si ce n’est davantage - dans une organisation psychosociale, qui non seulement ne lui fait aucune place, mais la rejetant dans l’innommable va, sans avoir besoin même de la dénier, jusqu’à l’ignorer.

 

Le concept de maternalité pourrait recouvrir ce qui concerne l’univers de la mère non seulement dans son aspect d’enfantement, ce qu’on appelle habituellement la maternité, et qui n’est pas tout à fait la même chose, mais tout l’univers mental s’y rapportant, y compris la gestation non représentable par le sujet féminin dans notre système philosophique en vigueur, mais également toutes les modifications physiques, psychiques, sociales et culturelles induites dans la vie de la mère du fait de la dite maternité.

 

Dans cette définition, mathématiquement parlant, la maternité est un sous ensemble de la maternalité.

 

Cet élargissement du concept est rendu nécessaire pour passer outre l’enfermement philosophique de l’ontologie classique occidentale, inadéquat pour penser le monde de la Révolution Cybernétique Globalisante qui nouvelle révolution copernicienne, installe désormais au centre de la représentation, La Grande Machinerie, rejetant à son pourtour la matière vivante humaine, ou ce qu’il en reste…

 

La rejeter à son pourtour et la lui soumettre, car c’est finalement la machine qui décide. Pour raison technique. C’est la raison machinique, la raison pratique. Comme celle d’une suite mathématique, qu’elle soit arithmétique ou géométrique, l’essentiel étant que cela suive toujours selon la même progression. Logique raisonnable de la croissance, il s’agit exclusivement de continuer à la même allure.

 

C’est l’idée du progrès qui n’a d’autres projets que de continuer à avancer. Et il serait faux de croire que le progrès a une idéologie progressiste. Paradoxe sémantique. Le progrès est de l’ordre de la suite mathématique et n’inclut pas nécessairement une vision progressiste des sciences sociales.

 

C’est que notre système philosophique classique, et il faut désormais - au vu de la nouvelle révolution technique - admettre son commencement d’obsolescence, se pense en termes de HORS, un hors qui permet pour le meilleur et pour le pire de tenir la mère à distance, en s’en situant HORS. Au sens de AU DEHORS, c’est à dire avec justesse, comme étant né ou née.

 

Et tant pis si ce HORS qui structure ensuite toute l’ontologie classique l’élimine, elle la mère, la source.

 

Sans doute jusque là n’a-t-on philosophiquement pas pu mieux faire. A moins que cela ait été économiquement et techniquement indispensable et impensable dans le même mouvement ou - plutôt dans la même absence de pensée - lorsqu’il a fallu conquérir la Terre, la dominer, la vassaliser, pour la mettre en culture, la cultiver.

 

Dans la même absence de pensée, mais non dans l’absence de réflexion, elle toute entière consacrée - si ce mot n’est pas là, mal choisi - à accroître les subsistances. Après tout, cela n’est pas un but dérisoire. Loin de là.

 

La réflexion toute entière consacrée… Le mot n’est pas si mal choisi lorsqu’il s’agit de nourriture, c’est à dire de la vie même. La réflexion toute entière consacrée à la raison pratique.

 

Il faut ne pas se souvenir de la peur et de la faim dans le creux des cavernes pour considérer comme dérisoire, l’augmentation de la nourriture.

 

Et on peut comprendre que dans un contexte de terreur et de manque, il soit inopportun de regarder derrière soi, car l’enlisement d’une seule fois peut s’avérer mortel.

 

Mais en laissant de côté la mémoire de la fusion avec la mère, pour s’en penser une fois né(e) définitivement HORS, ce commencement de conscience qu’il serait prématuré d’appeler une âme, alors qu’il n’est qu’un souffle qui a peur et qui a faim, on prend le risque de confondre sa subjectivité avec l’objectivité.

 

Et ce risque là ne peut pas être évité, car à ce stade de la personne, de son développement personnel et historique, c’est la même chose.

 

Nécessité première de cette confusion première.

 

La matière animée du désir de survivre, se nommerait le souffle et encore pas même... Mémoire de la phrase mère formée dans les abîmes de la fusion.

 

La matière animée du désir de survivre, dans un premier temps, tout à l’effort de se situer HORS de la fusion, ne peut que confondre l’objectivité et la subjectivité, car pour devenir sujet elle est dans la nécessité provisoire et tragique de considérer l’autre comme un objet.

 

Et dans la nécessité de considérer l’autre comme un objet pour pouvoir s’en saisir et le dominer, le dominer et s’en saisir dans un mouvement et processus constant de vassalisation croissante jusqu’à la totale ingestion digestion, il est nécessaire de rompre ce qui rattache à lui, à peine de ne pas pouvoir aboutir.

 

La matière animée du désir de survivre, se nommerait le souffle, et encore pas même, car il fallu d’abord renoncer à se souvenir du stade placentaire.

 

Et pourtant….

 

Et pourtant comment ne pas s’en souvenir ?

 

Le stade placentaire est le stade fusionnaire, fusionné dans et en la précédance, le temps avant le temps, le lieu de l’absence de latence entre le besoin manque et sa satisfaction gratuite, sans fin ni limites, confondant les entrées et les sorties, les intrants et les extrants diraient les économistes, en un lien non réciproque, mais bijectif diraient les mathématiciens, dans lequel il n’y a ni sujet, ni objet.

 

Et encore même si ce n’est pas le tout premier état de la matière vivante, cela est déjà au moins un état précédant la structure ordonnancée du monde, celle qu’a pu aménager la conscience qui distingue l’âme et le souffle pour finir par y voir clair, et l’expression est d’autant plus éloquente qu’il s’agit d’émerger de la nuit de la matrice, et de celle pas si différente, de la caverne.

 

En tous cas de la cavité.

 

Dans le stade placentaire les intrants et les extrants empruntent le même cordon ombilical sinon les mêmes canaux aboutissant comme procédant tous les deux du même nombril du monde, car à ce stade là l’être, c’est le monde, lui et elle, lui et la caverne, la nuit matricielle et la grande soufflerie.

 

Et comment nommer alors ce qui ne peut être un projet car il est inorienté, confondant le sujet et l’objet se retournant constamment sur lui-même ? Dans ce monde inorienté, faute de projet, car cela serait plus que prématuré, ce qui tient lieu de projet, c’est l’ENJET.

 

L’ENJET, le projet dans un monde inorienté dont on ne se situe pas HORS, car on n’est pas encore né, mais EN la cavité maternelle, matricielle enfermé.

 

Ainsi L’ENJET renvoie il à un monde qui n’est pas celui de la projection et de la représentation structurée en termes de HORS le monde, mais fusionné et confusionné en termes de EN, là où la monade infirme ne s’est pas encore différenciée du monde, EN lequel elle est parce qu’elle se ressent encore mentalement comme non séparée de sa mère.

 

Dans la fusion encore en fusion, la monade est dans l’ENFUSION

 

La pensée femme, entendons par là une pensée spécifique permettant de prendre en compte non seulement l’expérience de l’être féminin, mais aussi le souci de lui donner les moyens de mettre en œuvre sa propre émancipation - non pour une libéralisation généralisée abolissant toutes les réglementations - mais pour son propre compte, n’est pas sans rapport avec ce stade fusionnel de nature et de mémoire prénatale.

 

Car si l’homme et la femme ont en commun d’avoir été gesté, seule la femme, elle a gesté.

 

La pensée femme, cette globalité ouverte infinie qui peut prendre en compte la maternalité, se souvient-elle de ce temps non seulement d’avant le langage, non seulement d’avant la lallation, mais du temps où la mère et l’enfant étaient en symbiose, l’un des corps englobant l’autre et la circulation entre les deux ayant lieu par un chemin unique, le cordon ombilical ?

 

Se regarder le nombril est plus qu’une expression, c’est la métaphore centrale du narcissisme.

 

La mémoire du fusionnel ombilical est-elle la source de la pulsion d’homogénéisation qui s’efforce de confondre les intrants et les extrants parce qu’apparemment, c’est du même lieu, du même lien que provient et la nourriture et le soulagement du déblaiement ?

 

Apparemment.

 

Cette parfaite indifférence entre ce que l’orthodoxie appelle le soi sujet et l’objet, ce branchement unique où n’intervient pas le temps, cette fiction d’autarcie reposant sur le déni de l’autrui, est-ce ce qui conforte le narcissisme ?

 

Dans le rapport avec ou à autrui, la part de l’être qui n’admet pas cet autrui, c’est la part fusionnelle. C’est la part du lien prénatal fondamental. Il est animé par le regret de la naissance comme une séparation sur laquelle on peut avoir envie de revenir.

 

Est-ce l’origine de la pulsion d'indifférenciation, ce fantasme fou de retourner dans la matrice, et d’être comme n’en étant jamais né(e) ?

 

Cette emplâtre d’homogénéisation que fabrique celui ou celle qui ne peut échapper à la prégnance fusionnelle du cordon ombilical, ce refus de naître au monde, du naître au monde, c’est à dire d’assumer le temps, la génération et les générations, est-ce la tentative éperdue et désespérée de refabriquer du placenta pour n’être pas séparé de cet endroit d’où vient à la fois et la nourriture et le dégagement ?

 

Cet emplâtre d’homogénéisation a-t-il lieu pour colmater la nostalgie de l’arrière faix, ce poids pesant de la mémoire de la fusion, si bien nommé ?

 

La situation du fœtus, sa satisfaction dans la matrice est-elle d’être comme étant seul au monde, tous ses besoins satisfaits dans l’ignorance non seulement de l’autre mais de l’idée même qu’il puisse y avoir de l’autre ? Et d’une certaine façon, seul au monde, il l’est !

 

D’une certaine façon, il est seul au monde. Si on comprend le monde comme une représentation de la nature.

 

L’économie de la vie placentaire, ce paradis de la fusion et la fusion paradisiaque, mais rien ne dit que la fusion soit heureuse, repose sur un organe qui est perdu ensuite et pour la mère et pour l’enfant. De cet organe - cordon et placenta - dans la culture occidentale, il n’est plus jamais question.

 

Et on s’y moque même de ces peuples primitifs qui en porte la mémoire en forme de lien sacré séché dans un petit sac autour du cou. Eux au moins ne la perde pas de vue et ne confondent pas ce qui pour pouvoir vivre, ne doit pas être confondu.

 

La part refoulée du lien avec la mère, c’est l’organe commun. Même si physiologiquement, ce n’est pas un organe commun, il l’est dans la mémoire de l’un et de l’autre et même d’autant plus que ce souvenir est scotomisée.

 

Il peut apparaître d’autant plus comme tel qu’il n’a pas de lieu ni de forme, ni de statut pour se représenter. Cet organe perdu est dans le défaut de représentation.

 

Pour la mère qui a du sécréter cet organe semblable à celui qui la reliait autrefois à sa propre mère à elle, et qu’elle a perdu, il y a au moins de la réminiscence, et dans certains cas lorsque la fusion et la confusion règnent en maîtresse faute d’avoir pu s’ordonnancer autrement, de la superposition.

 

L’opération faite alors autrefois dans l’inconscience de l’état néonatal, est refaite là, cette fois consciemment.

 

La locution arrière-faix nomme au moins en partie, cette chose commune et temporaire dont l’un et l’autre ont perdu la trace. Elle est nommée ainsi parce qu’elle suit l’enfant lors de la parturition. Mais l’époque précédente l’appelait aussi délivre.

 

Cette mêmeté, cette similarité, cette identité, c’est le lieu où la mère et l’enfant sont au même, sont le même, sont mêmes. Le même ou la même, c’est la question qu’il faudrait résoudre en explorant les angles morts du système philosophique, s’il était possible de lui inventer par référence aux mathématiques, la notion de zéro pour nommer un espace vide qui ne soit pas déjà occupé.

 

Un zéro philosophique qui jouerait le même rôle que celui des mathématiques.

 

La pièce qui manque dans le raisonnement, sinon dans la sensation, c’est cet arrière-faix qu’elle (la mère) et lui (le fœtus) ont en ou dans son corps à elle. Une création ressentie comme commune et temporaire. Dont le souvenir a été gardé sans la trace et qui flotte errant sous-jacent, cherchant un lieu pour s’inscrire.

 

Or il n’y en a pas, faute d’espace vide de la pensée.

 

Inventer le zéro philosophique, l’espace vide pour servir de point d’appui à de nouveaux raisonnements. Une cavité philosophique pour abriter la gestation, la gestion des idées nouvelles. Un espace au moins, un espace dans l’espace et non pas seulement dans la philosophie plane, comme il y a la géométrie plane.

 

Au stade placentaire, il y a confusion entre la bouche et l’anus dans le cordon placentaire. Pas dans la réalité physiologique car sinon cela ne fonctionnerait pas, mais dans la réalité symbolique. Et dans la réalité psychique, cette réalité là est bien réelle.

 

C’est une période qu’on peut, puisque la poésie en a fait son lieu d’élection, considéré cosmique et sidérale. Un lieu, un lien où la frustration, la séparation, le manque, et l’espoir de voir de ce fait même, cette souffrance prendre fin, sont inconnues.

 

Le passage de cette époque placentaire à l’oralité introduit la discontinuité ou du moins l’expérimentation du manque. Du manque d’hydratation de façon urgente et immédiate, bientôt de nourriture et presque aussi rapidement, bien que cela soit moins vital, de sécurité et de consolation.

 

Le manque de distraction aussi peut-être, car que sait-on de l’ennui des nourrissons, sans compter le besoin d’être avec d’autres, puisque l’espèce est grégaire.

 

Expérience funeste finalement que tout cela, car c’est pour l’organisme vivant la menace de sa négation. La découverte de l’angoisse de la mort. Et encore ne faudrait-il pas jurer que dans la matrice, le foetus soit totalement à l’abri de cette terreur.

 

Certains, certaines s’en souviennent. De l’angoisse d’étouffement dans ce lieu sans lumière.

 

La pensée fœtale, la rêverie plutôt est celle d’un univers matriciel excluant l’idée de la naissance en tant que séparation. C’est le monde, au sens de représentation de l’existant, dans lequel la séparation ne peut pas avoir lieu, elle est non représentable. Inreprésentable.

 

Du moins dans l’ontologie classique puisque celle ci repose sur son refoulement.

 

Le totalitarisme englobant fini, ce tissu psychique avant d’être conjoncturellement et historiquement, dramatiquement social, prend-il appui sur cette mémoire prénatale, ce bas-fond, ce double fonds, ce tréfonds, ce soubassement primordial qui était là dès le commencement ?

 

Le totalitarisme englobant fini cherche-t-il constamment et de manière automatique à fabriquer, refabriquer, fabriquer à nouveau de l’unité parce qu’il le fait sans douleur, cela étant le processus le plus solidement implanté ? Ainsi secrète t il en permanence, ce qui permet de revenir sur la séparation.

 

Faute de l’avoir véritablement expérimenté ou qu’on le leur ait avec constance enseigné - et les deux vont plus facilement ensemble - beaucoup n’ont l’idée ni de ce qu’est la vie ni de ce qu’est la mort, mais végètent seulement dans cette succion et ce machouillement têtatoire illimité dont ils croient qu’ils les relient au monde.

 

Et il les relient effectivement, faute de mieux...

 

Dans la pensée fœtale, sa rêverie plutôt, l’idée de séparation n’existe pas.

 

Dans la pensée logarchique, celle autour de laquelle est organisée la société d’ici, l’idée de la fusion est tout autant dans le défaut de représentation pour l’être existant, que pour le fœtus dans le ventre de sa mère, celle de la séparation. Dans un cas comme dans l’autre, il y a déficience de la prise en compte de l’autre moitié du monde.

 

Or la pensée qui rend compte de la nature du monde, fonctionne en articulant les deux principes de la fusion et de la séparation.

 

Et c’est la nuit et c’est le jour. Et c’est le UN et c’est le Deux. Jour unique.

 

La pensée fœtale, comme la pensée logarchique sont d’emblée dans des fictions imaginaires qui n’ont pas comme souci principal le poème, au sens où la poétique est l’art de l’aménagement de ce qui est.

 

Penser la fusion, cette nécessité pour comprendre le bouleversement globalitaire, c’est penser ce qui demeure en l’être et en la société organisée, de l’univers prénatal.

 

C’est penser aussi les conséquences que cela peut avoir dans son organisation propre, comme dans l’économie des liens avec autrui.

 

Ce que veut la mémoire du fœtus qui demeure au fond de l’être, c’est rétablir la fusion avec la mère ou quelque chose qui en tienne lieu, une proie, un gisement, une ressource quelconque. Car que quelqu’un en tienne lieu, en prenne la place, en soit le déplacement, est déjà bien plus élaboré que ce qu’il est possible de mettre en forme dans un système de pensée aussi régressé.

 

Et encore plutôt que la pensée vaudrait-il mieux parler d’un système d’affects et de pulsions, de sensations bien plus que de sentiments, et de besoins plus que de désirs. En tous cas des bribes qui dans le total chaos de l’organisation ne peuvent accéder à l’idée d’ordre, en tant que mise en place plutôt que commandement, et bien sûr encore moins à l’ordonnancement, cette forme parfaite qui pour les articuler, prend en compte les besoins de tous les autruis.

 

L’action fœtale, la pulsion fœtale, il faudrait mieux dire post-fœtale pour indiquer cette part qui perdure dans l’être au milieu d’autres composantes plus modernes, au sens de plus récentes et de mieux adaptées à la vie vivante en proie à la métamorphose, consiste à essayer de réduire la distance entre la bouche et ce qui sera perçu à tort comme un sein et un anus commun.

 

Le bouc émissaire permettra d’autant plus de remplir ces deux rôles qu’on l’aura distingué pour cette facilité particulière et qu’on tentera encore, pour plus de sécurité, de réduire la distance entre les deux.

 

Cette formidable régression psychologique, car cela en est une, a lieu lorsque la composante fœtale - sa perduration post-natale plutôt - de la psyche prend le pas sur les autres, par exemple parce que la désagrégation sociale a conjoncturellement supprimé le troisième terme – père, loi, constitution ou nom – qui autrefois structurait l’univers.

 

Et c’est l’expérience historique de l’écroulement des sociétés. Il en est hélas de nombreuses.

 

Plus étonnant encore, mais non moins inquiétant, cela peut se produire, lorsque le troisième terme en question ne peut pas s’installer. Et c’est là aussi l’expérience historique, si on admet le paradoxe de l’idée d’une expérience historique de la nouveauté historique.

 

L’absence de sanction qui résulte de la disparition de l’ordre précédent - et non de l’ordonnancement ou de l’organisation - c’est à dire la déshérence ou l’abolition de la loi pour raisons politiques et sociales conjoncturelles, encourage cette installation mentale post-fœtale, et dans cette occurrence historique d’autant plus que l’insécurité personnelle sensible et vécue sur différents plans dans une société en voie de dislocation, augmente de façon exponentielle.

 

Et ce d’autant plus que la pulsion d’individuation et l’avidité - à ce stade (mais non d’une manière définitive) une seule et même chose- poussent à engager le processus de substitution.

 

La part fœtale dans l’être, plutôt post fœtale, à savoir la perduration désuète de cette part, est-ce celle qui ne cesse entre autrui et elle de refabriquer du cordon ombilical et mieux encore du placenta, pour essayer de mettre en place une économie fusionnaire de nourrissement et d’évacuation gratuite ?

 

Cela peut se comprendre dans un souci de gestion économique. A condition d’envisager cette gestion économique comme le logiciel machinique. La machine étant alors le choix décisif du moindre coût humain, car sinon quel en serait le mobile ?

 

Le mobile d’une pareille automatisation…

 

C’est que ces opérations consomment de l’énergie et requièrent de l’astuce dans l’art d’agencer, d’installer des engins ingénieux. Au point qu’on peut considérer que cette activité, c’est l’AGIR lui-même, la mise en place du champ de production, ce champ fut-il l’autre.

 

Il s’agit en tout et pour tout d’être AGENT.

 

C’est à dire de faire produire l’autre, ce qui paradoxalement implique de le rendre passif. Patient.

 

Chacun essayant de faire jouer ce rôle à l’autre, il s’en suit un conflit dont l’enjeu est la répartition des rôles entre les logarques et les êtres-lieux.

 

Le ou la logarque étant l’agent et l’être-lieu le ou la patiente.

 

Du moins dans la logique binaire de la mère sacrifiée. Encore faut-il pour installer complètement cet état de choses, réduire ensuite l’autre au rôle de placenta, masse informe indifférenciée afin qu’il remplisse confortablement cette fonction, c’est à dire le ou la priver de toute initiative et de toute organisation propre.

 

Cette opération n’est peut-être pas si facile, et réclame de l’ingéniosité, de la mise en place, de la machination, en tous cas de la spéculation et de l’investissement. Dans tous les sens du terme.

 

Dans tous les sens du terme.

 

Comment nommer l’acte consistant à retirer à l’Autre son autonomie lorsqu’il l’a déjà acquise, c’est à dire à l’obliger à la régression, ou à l’empêcher de l’atteindre si ce n’est pas déjà fait et en tous cas de lui interdire l’établissement de son ordre à lui, ou à elle, pour son propre compte, de telle sorte qu’il ou elle redevienne ou reste cette masse informe, ce gisement de ressources humaines dans lequel on va pouvoir puiser jusqu’à son épuisement?

 

Déstructurer, dans la logique de la dévoration, c’est mâcher.

 

C’est une torture, même mineure d’imposer à l’autre un ordre dont il ne veut pas, de le souiller pour le préparer à devenir cette masse informe, impropre à son propre usage, bref bonne à être consommée ou jetée. Consommée et jetée. D’abord l’un puis l’autre...

 

La chair, est-ce le nom qu’il faut donner à la masse corporelle que n’organise aucun logiciel, aucune âme, aucun esprit, ces deux derniers termes étant les noms anciens du premier, du temps où leur nature électrique n’avait pas encore été clarifiée.

 

Et encore faut-il considérer le mot chair là comme un euphémisme du vocable de viande, puisque les recettes de cuisine admettent bien le passage d’un mot à l’autre, comme dans l’expression, la chair à saucisse…

 

L’argot cascadeur connaît aussi l’expression : se viander. Et les viandards hélas qu’on pourrait réintégrer à l’économie classique si on lui rendait son corps violent et souffrant. Mais ce ne serait plus l’économie classique. Le classicisme implique l’édulcoration. Et il ne faut pas s’en plaindre quand on voit ce que donne l’absence totale de civilité

 

C’est que le cannibalisme sommeille sous la dévoration, et la dévoration sous l’économie, qu’elle soit politique ou non.

 

Le cannibalisme, c’est la dévoration de l’autre, qu’on trouve pour chaque parcelle de l’organisme dévoré une utilisation originale et pertinente, ou qu’on en rejette la part résolument inassimilable.

 

Mais la fusion, c’est la dévoration de l’autre, sans qu’il n’y ait aucun reste, aucune restitution, aucun retour, aucun déchet. C’est absorber l’autre sans en rien rendre, souvent en commençant d’abord par l’englober de toutes parts dans une clôture pour l’empêcher de fuir, de s’en fuir, de s’enfuir et pour finir en constituant une véritable enclôture, enclosure qui le sépare du reste du monde.

 

Les deux positions n’étant d’ailleurs pas incompatibles et pouvant n’être qu’une question d’opportunité ou de besoin de tactique et technique.

 

Enfermer l’autre dans sa fiction à soi. Etablir autour et avec lui, le cocon symbolique, pré ou péri natal de la mère et de l’enfant. Hors du temps et de l’espace. Hors, employé là non pas au sens de - tenu à distance - comme pensée philosophique du HORS en lettres majuscules, mais au sens courant de sans.

 

C’est un lieu où la grâce peut régner parce qu’au moins en principe, et c’est souvent le cas, la mère aime, console, donne et gratifie. C’est le sacré à l’état pur. C’est pourquoi d’aucun a pu le définir comme ce qu’on voit dans les yeux de sa mère, pour marquer ainsi comme il s’agit de s’enfermer avec elle, loin du monde extérieur dans un amour absolu. Absolument réciproque. Ce que les religieux appellent la transfiguration.

 

Dans cet enfermement sur eux mêmes entre l’enfant et sa mère, dans cette sorte de bulle close enclose sur elle même et pour eux mêmes, eux deux, sans qu’il n’y ait place pour un troisième, et surtout pas pour un troisième, anéantissant d’avance toute la suite suivante des nombres, il n’y a pas de lieu pour la représentation, puisque tout est là au présent de la présence, en chair et en os.

 

Car pour qu’il y ait de la représentation, c’est à dire la formation d’une image mentale en lieu et en place de, il faut de l’absence et un lieu vide où quelque chose peut ou pourrait se tenir. Une cavité qui puisse abriter la pensée à l’état naissant. La pensée gestante. La pensée nouvellement gérée.

 

Gérer. Gester Toutes les formes d’agir, d’agent, d’agencement.

 

Ce lieu vide, qui n’existe pas dans la plénitude de la symbiose de la mère et de l’enfant, qui remplit tout, même si elle n’est pas pleinement satisfaisante, on peut l’appeler, dans le même esprit, et par référence aux mathématiques, le zéro philosophique.

 

Le zéro philosophique est comme le zéro mathématiques il n’existe pas spontanément dans sa représentation, il a besoin d’être inventé.

 

Et ce n’est pas si facile, il faut pour y parvenir un long cheminement.

 

Il faut pour pouvoir se préoccuper du zéro philosophique, de la cavité philosophique lorsqu’elle est vide, un long cheminement douloureux, un parcours qui a buté sur cette absence jusqu’à comprendre qu’il devenait nécessaire de l’inventer.

 

De l’inventer ou d’en mourir.

 

Dans les soubassements animiques perdure la mémoire de la symbiose mère enfant, alors que dans le même temps, le besoin de se nourrir implique de considérer tout l’environnement comme une proie indifférenciée.

 

Ou bien ce qui revient à peu près au même, de considérer l’environnement d’une façon vaguement, et globalement indifférenciée.

 

Comment s’étonner alors de l’existence d’une pulsion d’indifférenciation ? D’une pulsion d’homogénéisation ? D’une pulsion de fusion qui n’est pas forcément la pulsion de mort, mais en tous cas une aspiration à une vie qui serait moins coûteuse en énergie, ainsi la logistique économique se mêle-t-elle, même si elle ne s’y confond pas, avec la réflexion économique.

 

Cela est, c’est ainsi parce que c’est la mère qui fournit la nourriture, fut ce hélas en forme de proie.

 

Elle la fournit non seulement à l’enfançon qu’il soit dans ses bras à sa charge, ou bien encore plus profondément dans son ventre, mais aussi bien dans le système logarchique lorsque la mémoire de la mère du temps de l’enfance perdure dans l’être, alors que biologiquement il ne l’est plus et que sa dépendance est plus une commodité d’exploitation, qu’une nécessité physiologique. Au point que parfois c’est la mère vieillissante qui aurait besoin de l’assistance de l’enfant devenu adulte.

 

Pourquoi se souvenir là des sacrifices rituels ? Qu’en est il de ceux faits à des divinités terribles ? Faudrait-il parler et quel sens cela, cella, cellla pourrait il bien avoir, de pulsion barbare ? Une sorte de tentative de se représenter la différence entre la vie et la mort ? Et les meurtres d’enfants en guise de sacrifices étaient, avant qu’Abraham le père des nations transmit l’interdiction ou l’inventa, quasiment généralisés.

 

Au fond des circonvolutions du psychisme dure et perdure le souvenir de la fusion sinon sans douleur, car rien ne prouve, tout au contraire qu’elle n’en cause pas, du moins l’idée de la réunion, permettant de maintenir l’activité économique au minimum nécessaire à la survie. A savoir une forme de parasitisme.

 

Toute fusion n’est pas nécessairement parasitaire, l’association, la symbiose ne le sont pas. Et l’être socialisé lui même et prophétique a pu dans son heure d’espérance et de gloire aller jusqu’à rêver la formule idéale, la fusion coopération : De chacun selon ses possibilités, à chacun selon ses besoins. Grand rêve du triomphe de l’économie distributive prenant racine dans la mémoire de la gestation dans le ventre et les bras maternels.

 

I have a dream …

 

Et qui sait si un jour,